L’Islande, nouveau baromètre du ressentiment anti-UE
Lien : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/8439999 ... nt_anti-UE
Le retournement des sondages dans l’île, où l’impopularité de l’Union européenne va croissant, a de quoi inquiéter Bruxelles. A quoi bon entamer de longues négociations d’adhésion si, au bout du compte, la population islandaise se prépare à dire non?
L’Union européenne était en 2008-2009 vue comme la planche de salut par une majorité de la population islandaise. Changement de décor et d’ambiance radical un an après, alors que l’ouverture de négociations d’adhésion avec l’île nordique vient d’être entérinée en juillet par les Vingt-Sept. La remise prochaine du rapport Europe au Conseil fédéral, le 18 août, devrait aussi en Suisse relancer l’intérêt pour ce lointain pays.
Dans une excellente dépêche datée du 1er août, le correspondant de l’AFP en Norvège a bien décrit ce virage à 180 degrés: «Si les Islandais semblaient prêts à se jeter dans les bras de Bruxelles au plus fort de la crise financière, leurs ardeurs ont décliné depuis» constate Pierre-Henry Deshayes, de retour de Reykjavik, évoquant «le retour d’un nationalisme qui tait son nom».
Le cas de l’Islande est bien sûr spécifique. L’image de l’Union européenne sur place est polluée, depuis le sauvetage bancaire de 2008-2009, par les démêlés entre l’île et les deux principaux créanciers de la fameuse banque Landbanski que sont la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Les autorités de Londres, comme celles de La Haye, sont intervenues au plus fort de la crise financière pour garantir les avoirs de leurs 400 000 épargnants imprudents qui avaient aventuré leurs économies dans les comptes d’épargne en ligne «Icesave», succombant aux promesses mirifiques de Landbanski, acculée à la faillite par le Krach.
Coût de la facture: 3,8 milliards d’euros, que les Britanniques et les Néerlandais entendent bien récupérer. Autant dire que la négociation à venir entre l’Islande et l’UE a pris, avec cette affaire, l’allure d’un règlement de compte au sens propre…
Il n’empêche: le plus intéressant, derrière le retournement de l’opinion islandaise, est le retour aux réalités qui s’est opéré à la faveur du séisme bancaire. La pêche, premier secteur du pays, a repris ses droits et sa place au cœur de la société et de l’économie insulaire. Or la pêche est aussi l’une des plaies béantes de l’Union européenne, vilipendée sur presque toutes les côtes du continent pour son approche statistique et son manque d’attention portée à ces bassins d’emploi, mais aussi de cultures et de traditions, que sont les rivages européens. La Norvège, autre pays non membre de l’Union, partage avec son voisin islandais ce rejet viscéral de la politique communautaire vis-à-vis de la pêche. Passionnant changement de paradigme: l’Islande a frappé à la porte de l’UE lorsque le vent de la faillite soufflait. Celle-ci lui a porté secours et ouvert sa porte. Mais avec le reflux de l’ouragan sont réapparus des peurs et des contentieux solidement ancrés. La leçon islandaise mérite d’être méditée.
La Suisse suit les affaires insulaires. L’Islande, comme la Norvège et le Liechtenstein, est membre de l’Espace économique européen au sein duquel s’applique la quasi-totalité de la législation communautaire… sauf en matière de pêche et d’agriculture. L’île côtoie par ailleurs la Confédération dans l’AELE, l’Association européenne de libre-échange, qui regroupe les quatre pays. L’ambassade helvétique accréditée à Reykjavik est celle d’Oslo, où l’on scrute avec précaution les sondages islandais, tant un changement brusque d’opinion est facile pour une population d’environ 300’000 habitants. La poussée actuelle du «Non» Islandais est ainsi jugée avec précaution dans la riche Norvège pétrolière où l’on estime que l’attraction des fonds communautaires, et de futurs projets d’infrastructures, peut facilement refaire basculer la donne insulaire…
A Bruxelles, de l’autre côté, la Commission européenne se montre prudente. L’idée est de ne surtout pas donner l’impression de vouloir avancer trop vite, et surtout de se laisser bercer au passage de trop de promesses et d’illusions. Un référendum concluera en effet, en Islande, le processus d’adhésion. Il aura alors une valeur plus que symbolique. Bien que centrées sur certains domaines, tels que la pêche, les négociations à venir avec Reykjavik, pour l’UE, seront éminemment politiques.

